En bref
- Faire croître son exploitation n’est judicieux que si les investissements sont rentables et que les dettes, la charge de travail et les risques restent supportables.
- Les capitaux étrangers doivent pouvoir être rem‑ boursés pendant la durée technique d’utilisation de l’investissement.
- Un facteur d’endettement de plus de douze ans est considéré comme structurellement risqué.
Dans l’agriculture, croître signifie nécessairement investir – du moins est-ce presque toujours le cas. Qu’il s’agisse de nouvelles constructions, activités, installations techniques ou surfaces, ces développements n’augmentent pas seulement la capacité de production : ils modifient aussi les bases économiques de l’exploitation. Les décisions en matière d’investissement déterminent à long terme dans quelle mesure les intérêts et les remboursements pèsent sur les liquidités et les risques économiques auxquels cette dernière s’expose. Les possibilités d’agrandir une exploitation sont conditionnées par plusieurs facteurs : la rentabilité, les capacités de travail, les prescriptions juridiques et les conditions du marché (voir graphique).
Produire plus ou créer plus de valeur
Pour croître, les exploitations misent fréquemment sur une augmentation du cheptel (porcs et volailles notamment) ou sur l’ajout de surfaces supplémentaires. Dans le premier cas, il s’agit le plus souvent d’investir dans de nouveaux bâtiments, dans le deuxième, de prendre des parcelles en fermage ou d’en acheter.
Selon une analyse des données de l’Office fédéral de la statistique (OFS), la surface agricole utile (SAU) par exploitation a augmenté de près de 69 000 m 2 entre 2000 et 2024, soit une croissance moyenne de près de 2875 m 2 par exploitation et par an. Sur la base de l’hypothèse selon laquelle deux tiers de la croissance reposent sur l’affermage et un tiers sur l’achat à une valeur vénale de 7 francs par m 2 , les coûts annuels moyens s’élèvent à près de 6700 francs.
Des investissements comparables s’appliquent aussi pour la garde de bovins : une logette supplémentaire coûte entre 10 000 et 40 000 francs selon le type. En revanche, pour les porcs ou les volailles, les coûts d’agrandissement sont sensiblement inférieurs. Selon l’analyse mentionnée, le cheptel augmente en moyenne de près de 7 porcs ou de 23 volailles par exploitation et par an.
L’économie d’entreprise en cinq volets
Le présent article fait partie d’une série de cinq contributions qui seront publiées en 2026 dans la Revue UFA sur des sujets liés à la gestion d’entre‑ prise. Ces dernières, qui visent à communiquer les bases en cette matière pour la conduite d’une exploitation agricole, font partie in‑ tégrante de l’enseignement dispensé à la Haute école des sciences agro‑ nomiques, forestières et alimen‑ taires (BFH-HAFL) dans différents cursus de bachelor et de master. www.bfh.ch / fr
L’augmentation des recettes ne passe pas uniquement par l’extension des surfaces ou du cheptel : une autre voie consiste à accroître la valeur ajoutée par unité de production, par exemple en prolongeant la chaîne de valorisation ou en s’engageant dans un programme de label, comme celui de l’agriculture bio.
La croissance doit être rentable
Pour juger de la rentabilité d’un investissement, il faut que le salaire généré après sa réalisation soit suffisant et que l’exploitation dégage assez de liquidités pour couvrir les intérêts et le remboursement du capital. Les besoins personnels déterminent le niveau de revenu qui peut être considéré comme satisfaisant, sachant qu’actuellement, l’objectif est fixé à 32 francs de l’heure.
Un niveau de remboursement excessif prétérite l’exploitation.
Par ailleurs, le service annuel de la dette – soit les intérêts et les remboursements – doit rester inférieur aux fonds dont dispose l’exploitation après déduction des charges courantes, c’est‑à‑dire au flux de trésorerie disponible. Idéalement, il ne doit pas dépasser 80 % de ce flux durant les trois à cinq dernières années. Cela laisse une marge pour les années difficiles et permet en parallèle de financer des extensions ou de renforcer la prévoyance du couple d’exploitants.
Le montant du remboursement est déterminant : s’il est en partie imposé par le bailleur de fonds, il doit être fixé de manière à permettre de rembourser les capitaux étrangers sur la durée technique d’utilisation des investissements, sans quoi la croissance pèserait trop lourdement sur l’exploitation.
Garder une vue d’ensemble de l’endettement
Le facteur d’endettement est un autre indicateur de la capacité de l’exploitation à supporter l’investissement : alors que le remboursement de chaque investissement doit être adapté à sa durée technique d’utilisation, le facteur d’endettement offre, lui, une vue d’ensemble sur la dette totale de l’exploitation. Il indique en combien d’années les capitaux étrangers pourraient être remboursés au moyen du flux de trésorerie, après déduction des débiteurs et des liquidités, et après les prélèvements privés. La valeur cible se situe entre cinq et huit ans. En effet, au‑delà de douze ans, l’investissement est considéré comme structurellement risqué.
Barbara & Bernhard Steiger Tannenhof 1, 6233 Büron
Avant tout investissement important, il faut se concerter avec sa famille.
SAU : 29 ha | Cheptel : 112 truies, 50 vaches | Main-d’œuvre : chef d’exploitation, employés (80 %), 1 apprenti | Investissements des 10 dernières années : 2,7 mil‑ lions de francs (porcherie, étable) | Objectifs : 600 000 kg de lait, 3300 goret
Pour quelle raison avez-vous in vesti dans une étable pour vaches laitières ?
L’étable à stabulation entravée avait plus de 50 ans. Or, si les exigences en matière de protection animale étaient respectées, elles ne correspondaient plus au niveau de production des vaches. De plus, les modalités de pro‑ duction existante ne permettaient pas une gestion efficiente du travail. Enfin, avec deux branches de produc‑ tion modernes, l’exploitation gagne en attractivité pour les apprentis et les employés.
Comment avez-vous vérifié la rentabilité de l’investissement ?
Une formation continue au centre BBZN de Hohenrain nous a permis de vérifier minutieusement le projet. L’accent était mis sur l’analyse SWOT (forces-faiblesses / possibilités-me‑ naces) et sur l’examen de la comp‑ tabilité. Les calculs effectués avec le logiciel BETVOR sont ensuite indispen‑ sables dans la phase de décision. Une planification détaillée n’est judicieuse que si on a pu établir que le projet est financièrement viable et compatible avec les exigences de l’aménagement du territoire.
Qu’est-ce qui a changé depuis les investissements ?
L’exploitation est désormais plus grande, mais aussi plus complexe. Le robot de traite, les systèmes de surveil‑ lance des animaux et le climat d’étable optimisé facilitent le travail au quoti‑ dien. En revanche, l’augmentation des exigences en matière de documenta‑ tion rend la gestion plus complexe. Si le travail est devenu moins physique, il demande davantage de planification et d’organisation. Nous sommes en‑ core en phase de croissance, mais la taille visée du troupeau sera bientôt atteinte. La porcherie complète l’ex‑ ploitation comme branche stable et économiquement importante de la production. Les frais fixes (amortis‑ sements, intérêts et entretien) ont certes augmenté (et avec eux, les risques), mais les quantités accrues ob‑ tenues et le gain d’efficience accrois‑ sent le chiffre d’affaires et le potentiel de faire des bénéfices.
Quelles limites à la croissance voyezvous pour votre exploitation ?
Une meilleure exploitation des capa‑ cités techniques permettrait une lé‑ gère optimisation. Pour franchir une nouvelle étape de croissance, il fau‑ drait que l’exploitation étende ses surfaces. Savoir sous quelle forme et à quelles conditions cela est possible constitue un enjeu central de la ges‑ tion d’entreprise.
Quel conseil donneriez-vous aux autres exploitations avant un grand investissement ?
De se concerter avec sa famille avant tout investissement important, en plus des questions d’économie d’en‑ treprise. Il est essentiel d’y voir clair dans les détails : il faut d’abord cal‑ culer, puis décider. Si une reprise du domaine se profile, la génération sui‑ vante doit être associée assez tôt au processus. La gestion du travail doit être évaluée avec sincérité, et l’inves‑ tissement doit être en adéquation avec la stratégie de l’exploitation.







