En bref
- Les exploitations peuvent se partager un·e employé·e si aucune d’entre elles n’est en mesure, à elle seule, de pourvoir un poste à temps plein.
- Une grille horaire de base régit les temps de travail, qui sont adaptés de manière flexible en cas de pics d’activité.
- Il existe différents modèles d’engagement interentreprises, avec des exigences variées.
Quand Stefan Fleischli a repris le domaine familial à Ballwil (LU), en 2012, ses parents y travaillaient encore activement. Ainsi, il pouvait occasionnellement exercer une activité à l’extérieur, en sus de son travail à la ferme.
Stefan Fleischli, chef d’exploitation« J’avais besoin de quelqu’un, mais pas tout le temps. »
Mais depuis quelques années, ce n’est plus possible, comme l’explique l’agriculteur : « Mon père est certes toujours actif, mais son âge lui interdit désormais les travaux lourds. » Même en ayant cessé son activité annexe, il était de plus en plus dur de gérer seul 33 vaches laitières, quelque 280 porcs à l’engrais et 14 ha de grandes cultures. « J’avais besoin de quelqu’un, mais pas tout le temps », dit-il.
Portrait de l’exploitation
Plus grandes et efficientes, mais ne créant pas d’emplois à plein temps
Cette situation est sans doute familière à bon nombre d’exploitations suisses en pleine croissance. Avec la mutation structurelle à l’œuvre, la main-d’œuvre extrafamiliale gagne en importance : selon l’OFS, celle-ci a crû de 9,1 % entre 2020 et 2024, pour atteindre près de 39 000 personnes. Dans le même temps, le nombre de travailleurs·euses issu·es de la famille a reculé de 4,3 % pour s’établir à juste 109 000. Aujourd’hui, dans l’agriculture suisse, un peu plus d’un·e travailleur·euse sur quatre ne vient pas de la famille. Parallèlement, la mécanisation et l’automatisation permettent d’exploiter des unités de production plus grandes avec moins de temps de travail. Une simulation réalisée par Agroscope pour le blé d’automne montre à quel point la mécanisation influe sur les besoins de main-d’œuvre : selon le niveau de mécanisation, le temps de travail nécessaire passe de 23,4 à 19,5 heures de main-d’œuvre par hectare et par an (soit –17 %).
Comme chez Stefan Fleischli, une exploitation peut donc être amenée à recourir à un·e employé·e de plus, sans pouvoir à elle seule offrir un emploi à plein temps sur la durée. Or il est difficile de trouver de la main-d’œuvre extrafamiliale qui s’investisse chaque jour de manière fiable pendant quelques heures à l’étable et aux champs. Les personnes à la recherche d’un emploi agricole souhaitent rarement occuper un poste à temps partiel qui exige néanmoins une présence quotidienne. Cela est encore plus vrai pour la main-d’œuvre qui vient spécialement en Suisse pour y travailler.
Un collaborateur pour deux fermes
A 23 ans, Grzegorz (équivalent du français « Grégoire », à prononcer « gjègoch ») Stokłosa, logisticien de formation originaire du sud-est de la Pologne, recherchait un emploi à long terme. C’est grâce à un emploi saisonnier dans une ferme maraîchère voisine qu’il a découvert la Suisse. Souhaitant travailler dans ce pays plus d’une saison par an, il est entré en contact avec Stefan Fleischli et son collègue Armin Scherrer.
Armin Scherrer, chef d’exploitation« A un moment donné, même la dernière façasde avait été repeinte. »
Celui-ci connaissait lui aussi le problème de ne pas pouvoir engager un employé à temps complet : avec son épouse Doris, il gère une exploitation porcine de mise bas et d’engraissement (750 places) et employait autrefois en sus un collaborateur à plein temps ; cependant, il n’y avait pas assez de travail pour justifier ce taux. « Nous avons alors commencé à effectuer des travaux qui attendaient depuis longtemps. Mais à un moment donné, même la dernière façasde avait été repeinte », se souvient Armin Scherrer. Dans un premier temps, il a essayé de louer les services de son employé à d’autres exploitations. Cette solution n’ayant toutefois pas fonctionné, il a finalement mis fin au contrat de travail.
Une solution commune s’est ainsi imposée pour les deux exploitations : Stefan Fleischli a proposé à Grzegorz un emploi à environ 60 %, et Armin Scherrer, à 40 %. Depuis 2023, le jeune Polonais est ainsi employé chez Stefan Fleischli avec un salaire horaire et est mis à disposition d’Armin Scherrer pour travailler dans son exploitation. Grzegorz Stokłosa commence sa journée à 5h30 chez Stefan Fleischli. Il s’occupe d’abord des vaches laitières et des porcs à l’engrais. Après le petit-déjeuner, il se rend chez Armin Scherrer, où il travaille généralement jusqu’à midi. L’après-midi, il retourne d’habitude chez Stefan Fleischli. Cependant, selon la charge de travail effective, il peut également rester plus longtemps chez Armin Scherrer. Ce cadre de base offre aux deux exploitations une certaine prévisibilité tout en leur laissant une marge de manœuvre pour faire face aux pics d’activité.
Simplification administrative
Sur le plan administratif aussi, la répartition des tâches reste claire. Grzegorz Stokłosa n’a qu’un seul contrat de travail : Stefan Fleischli lui verse son salaire, s’acquitte des cotisations sociales et met également un logement à sa disposition. Le jeune Polonais consigne séparément les heures effectuées chez Armin Scherrer. Ce dernier paie chaque mois une facture à Stefan Fleischli pour cette activité. Pour Grzegorz, le fait de changer d’exploitation ne modifie en rien les rapports de travail. Pour les deux chefs d’entreprise, cette solution signifie que seul l’un d’entre eux assume les obligations de l’employeur.
Grégoire Stokłosa, employé« Dans l’exploitation maraîchère voisine, je connais d’autres travailleurs polonais. »
Ce modèle convient également au jeune collaborateur : au lieu d’engagements saisonniers ponctuels, il est désormais employé à temps plein toute l’année. De plus, il peut prendre des vacances consécutives plus longues. Le long voyage de retour en Pologne en vaut ainsi la peine. « Je passe cinq à six semaines en Pologne en hiver, puis encore deux à trois semaines en été », explique-t-il. Cependant, le travail n’est pas la seule raison pour laquelle Grzegorz se plaît à Ballwil : « Dans l’exploitation maraîchère voisine, je connais d’autres travailleurs polonais, souligne le jeune employé. J’aime passer mes soirées et mes week-ends avec eux. » Stefan Fleischli et Armin Scherrer sont convaincus que ces contacts sociaux contribuent à ce que les collaborateurs étrangers restent plus longtemps.
Quand deux fermes font la paire
Le modèle choisi par Stefan Fleischli et Armin Scherrer est l’une des nombreuses possibilités permettant de faire intervenir un·e salarié·e dans plusieurs exploitations. Il est également possible d’opter pour deux contrats à temps partiel distincts ou pour un contrat commun, à travers un groupement d’employeurs. Les aspects juridiques et ceux liés aux assurances à prendre en compte lors d’un engagement interexploitations dépendent du modèle choisi (voir encadré).
A Ballwil, Stefan Fleischli et Armin Scherrer ont opté pour la location de services. Pour que ce modèle fonctionne, certaines conditions doivent être réunies : les exploitations doivent être situées à proximité l’une de l’autre, leurs besoins en main-d’œuvre, être complémentaires et les deux exploitants, faire preuve de souplesse lorsque la charge de travail augmente chez l’un ou chez l’autre.







