Imaginez-vous cette scène d’une grande beauté : des terrasses de pierre s’élèvent en gradins sous un ciel d’un bleu limpide, baignées d’une lumière de printemps qui fait frémir les rameaux naissants ; des ceps surgissent les premières feuilles, posant leurs touches de vert sur le brun encore dominant des sarments et marquant le retour à la vie des coteaux. Nous sommes en Lavaux. En contrebas le Léman resplendit. Le silence règne mais soudain la quiétude se rompt : un bruit sec et pétaradant rebondit contre les murs, s’amplifie, s’approche. Là, accroché à la pente avec une étonnante aisance, un tracasset progresse entre les rangs, chargé d’outils, fidèle compagnon du vigneron au travail.
Un « bolide » féru de pentes abruptes
Un « tracasset », direz-vous : késako ? S’agit-il d’une tracasserie motorisée ? Ou d’un engin permettant de traquer quelque chose ? Rien de tout cela. Officiellement appelé « chariot à moteur » à ses débuts, le tracasset est un petit véhicule muni d’un châssis à trois roues avec un guidon et sur lequel est fixé un treuil de vigne (le « pont arrière »). Le terme est apparenté au verbe « tracasser », qui désignait à l’origine la traque du gibier et renvoie à l’idée de mouvements répétés d’aller et venir, à l’image de ceux effectués lors d’une poursuite. Cette étymologie imagée correspond particulièrement bien à la nature de ce petit engin, sans cesse en action sur les pentes du vignoble.
De conception étroite et extrêmement maniable, ce cousin du tricycle permet de circuler sur les chemins escarpés et entre les rangs serrés des terrasses viticoles. Comme l’indique le site Internet du même nom qui lui est consacré (www.tracassets.ch) : le tracasset « se conduit sans cravache, il est très docile. Il supporte les terrains en pente et n’a pas peur du vide. Domestique par excellence, il vit en compagnie de l’homme et ne se nourrit que de liquide. »
Une histoire indissociable du terroir vaudois
L’histoire de ce petit véhicule typiquement vaudois commence dans les années 1950, dans la région de La Côte. Plus spécifiquement, ce dernier est attribué à Henri Martin, mécanicien à Perroy, qui met au point ce triporteur spécialement adapté aux pentes abruptes des vignobles suisses. Il faut cependant souligner que sa paternité est discutée, d’autres habitant·es revendiquant que cet engin aurait été créé par un membre de leur famille. A l’origine, certains modèles auraient même été destinés aux laiteries genevoises, avant que des habitant·es de Lavaux ne l’adaptent à la viticulture et ne l’adoptent comme outil emblématique de leur paysage en terrasses. Quoi qu’il en soit, il revêt une véritable valeur patrimoniale, aujourd’hui indissociable de l’identité vaudoise.
On estime que près de 300 tracassets ont été produits entre 1950 et 1975, sachant qu’il n’est aujourd’hui pas possible de déterminer exactement combien d’exemplaires subsistent. Les derniers spécimens encore en circulation sont parfois utilisés pour transporter du matériel ou des personnes dans les vignobles, perpétuant ainsi leur fonction originelle. On les retrouve également lors de manifestations folkloriques et festives, où ils attirent toujours la curiosité et la sympathie du public. Ce fut le cas notamment en 2019, où le tracasset a été mis à l’honneur lors de la Fête des vignerons.
Une star mondiale ultralocale
Le plus célèbre de ces rendez‑vous est sans conteste le Championnat du monde des tracassets, organisé tous les deux ans à Epesses, au cœur du vignoble de Lavaux. Cet événement emblématique réunit des tracassets décorés avec humour ou créativité et contribue largement à entretenir la notoriété et la dimension culturelle de ce véhicule unique. Si le titre, faisant référence au caractère mondial de l'évènement, ajoute une touche d'ironie savoureuse, cette compétition se déroule bel et bien dans un village vigneron typique de Lavaux et réunit uniquement des tracassets « ultralocaux ». L'appellation souligne aussi le caractère festif et fédérateur de la manifestation, qui attire des visiteurs·euses de toute la région, voire au-delà des frontières cantonales (et qui sait, peut-être même nationales ?).
Des skieurs à la rescousse d’une tradition viticole
Le Championnat du monde des tracassets trouve son origine en 1956, lorsque le FC Vignoble organise le tout premier Rallye des tracassets sur la place d’Armes à Cully, un événement pour lequel les spectateurs·trices devaient s’acquitter d’un franc pour assister à la course. Après neuf éditions, la manifestation est abandonnée en 1964, avant de renaître de ses cendres en 1979 lorsque la Société de Jeunesse d’Epesses décide d’en reprendre l’idée et d’organiser officiellement le premier « Championnat du monde des tracassets » dans leur village.
Le succès est immédiat et la fête se poursuit malgré une dernière pause entre 1988 et 1991 qui marquera le passage à un rythme bisannuel. En 2005, la manifestation manque de disparaître par manque de bénévoles, avant que le Ski‑Club d’Epesses n’en reprenne l’organisation pour en préserver la tradition. Depuis 2022, le championnat se tient toutes les années paires dans ce même village, où il est devenu un rendez‑vous incontournable célébrant autant l’ingéniosité du tracasset que l’esprit festif du lieu.
L’imagination en roue libre
Cet événement haut en couleur commence par une épreuve de décoration, où les participant·es transforment leurs tracassets en créations humoristiques. Du tracasset dédié au papet vaudois à la Barbie-mobile d’un rose bonbon volontairement ostentatoire et kitsch, en passant par la voiturette « Spout‑nique » crachant avec une impertinence toute assumée de la fumée sur les spectateurs·trices, les participant·es rivalisent d’une inventivité débridée, transformant leurs engins en véritables œuvres roulantes aux thématiques aussi surprenantes que réjouissantes. L’ensemble se déroule dans une atmosphère profondément festive, ponctuée de stands, de musique et d’autres animations.
A toute berzingue !
Les équipages prennent ensuite le départ d’une manche d’agilité sur un parcours sinueux (l’étroit sentier de Creyvavers), avant de s’affronter dans un gymkhana burlesque, une série d’épreuves de dextérité qui demandent autant d’adresse que de complicité. C’est que, même modestement motorisé, le tracasset est capable d’atteindre une vitesse de pointe d’environ 20 km/h sur terrain plat. Du reste, le parcours, qui n’est ainsi pas dénué de suspense, exige une grande adresse, car il peut parfois réserver de petites surprises, comme en témoignent les incidents (bénins) filmés à l’occasion d’un reportage ad hoc de la RTS datant de 1991 (Les tracassets en course - Journal romand - Play RTS).
Les petites mains qui font vibrer les tracassets
Au cœur de cette effervescence, les véritables héros du championnat sont nul doute les participant·es eux‑mêmes : habitant·es de Lavaux, vigneron·nes, bricoleurs·euses aguerri·es, sociétés locales ou simples ami·es réunis autour d’un projet un peu fou. Toutes et tous ont en commun un attachement profond à leur région, un goût prononcé pour la camaraderie… et un indéniable talent pour la débrouille. Leur motivation ? Un subtil mélange de fierté locale, d’esprit de compétition bon enfant et du plaisir contagieux d’offrir au public un moment d’émerveillement ou de franche rigolade.
Dans les ateliers, garages, caves ou hangars, les préparatifs battent leur plein en vue du prochain championnat : on récupère des matériaux improbables, on bidouille, on peint, on sculpte, on assemble… Si certain·es jouent la carte de la précision artisanale, d’autres misent sur l’absurde ou le clin d’œil humoristique, mais tous partagent la même ambition : créer un tracasset dont on se souviendra. Car au-delà de l’exploit mécanique ou de la décoration la plus folle, c’est bien cet esprit collectif, joyeux et inventif qui fait battre le cœur du championnat. En quittant Epesses, on comprend alors que le tracasset n’est pas seulement un petit véhicule pétaradant : il est le symbole vivant d’un terroir, d’une communauté et d’une tradition qui continue, année après année, d’unir les gens dans un éclat de rire et de convivialité.
Edition 2026 Championnat mondial des tracassets
Où : Epesses en Lavaux
Quand : 25 avril 2026
Accès : navettes gratuites depuis les gares de Cully, Puidoux et Chexbres toutes les 30 minutes entre 12h et 20h ; accès à pied possible depuis la gare de Cully (10 minutes) ; en voiture, stationnement à Puidoux ou Cully.
Interview avec Philippe Kock, participant au championnat du monde de tracassets
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ainsi que nous raconter votre lien avec les tracassets et le championnat qui leur est dédié ?
Je m’appelle Philippe Koch, j’habite la région lémanique et dirige une entreprise de transformation du bois sise à Romainmôtier. Je suis également actif dans le domaine vitivinicole puisque ma famille et moi possédons des vignes dans la région de La Côte (à Dully), que nous vendangeons et à partir desquelles nous fabriquons notre propre vin (chasselas et merlot). C’est du reste cette dernière activité qui est à l’origine de ma participation au Championnat du monde des tracassets : lorsque j’ai hérité des vignes, j’ai aussi hérité du tracasset de ma tante. Cela m’a donné l’idée de participer à la manifestation qui leur est consacrée, que je trouvais vraiment sympa. Cela fait désormais huit ans que je me suis lancé dans cette aventure et depuis, je ne manque pas une édition (j’en ai déjà trois à mon actif, celle de 2026 sera la quatrième).
Qu’appréciez-vous tout particulièrement à propos de cet événement et qu’est-ce qui vous motive à revenir ?
La première chose, c’est le plaisir de sortir mon tracasset. La deuxième, c’est de trouver des idées originales, voire farfelues pour le mettre en valeur. J’adore aussi l’ambiance festive qui règne lors de ce Championnat ; le public, qui ne cesse de croître, est vraiment formidable. Les gens s’amusent, et nous le ressentons pleinement. Et au-delà de notre propre plaisir à participer à la course, nous éprouvons aussi une vraie joie à faire plaisir aux autres, enfants comme adultes. Voir les gens sourire, rire, réagir à nos créations, tout cela est très gratifiant. Par ailleurs, mes collègues bricoleurs et moi apprécions particulièrement la cohésion que cet événement fédérateur crée. Nous sommes tous heureux de venir travailler à nos tracassets chaque samedi et chaque dimanche. Enfin, il y a la dimension traditionnelle : j’apprécie le fait que cet événement contribue à promouvoir le vin et à préserver nos coutumes, qui, de mon point de vue, se perdent – un peu dans le même esprit que la Fête des Vignerons.
Où trouvez-vous vos idées et comment vous y prenez‑vous concrètement pour concevoir et décorer votre tracasset ?
Dans mon cas, il a d’abord fallu retaper le tracasset dont j’ai hérité : j’ai mis deux ans ! Puis, nous avons acheté encore deux autres tracassets. Car nous formons trois équipes de trois personnes. En ce qui concerne les idées, nous y réfléchissons pendant près de deux ans. Une fois que nous avons trouvé un concept qui nous plaît, nous nous lançons dans la décoration.
Nous travaillons en équipe au sein de mon entreprise. Mon fort à moi, c’est surtout d’imaginer des concepts, de trouver des combines et de réfléchir à la manière dont on peut les mettre en œuvre. Je suis moins manuel que mes collègues, qui sont les véritables bidouilleurs, ce sont donc surtout eux qui bricolent, même si je mets naturellement aussi la main à la pâte pour la fabrication, et ce, dans les trois équipes.
Pour concrétiser nos idées, nous utilisons un logiciel de modélisation 3D qui nous permet de concevoir précisément le tracasset customisé. Cela nous aide notamment à vérifier qu’il respectera les contraintes du parcours (par exemple, le sentier très étroit de 1,20 m). En général, les plans sont terminés vers Noël. Dès ce moment-là, nous passons à la réalisation proprement dite : il faut compter une cinquantaine d’heures de travail pour un tracasset, réalisées à plusieurs (2 ou 3 personnes). De janvier à avril, quasi tous nos week-ends y passent. Nous établissons un planning selon les disponibilités de chacun, sachant qu’une partie des travaux peut se faire à la maison. Grâce à mon entreprise, nous avons la chance de pouvoir faire tout cela dans des locaux spacieux (7000 m² !) avec du matériel professionnel – un avantage considérable par rapport à ceux qui bricolent dans leur garage, leur remise ou même leur carnotzet (rires).
Quelles sont les étapes les plus amusantes (ou, au contraire, les plus délicates) dans la préparation des tracassets ? Avez-vous rencontré des défis techniques ou des surprises en cours de route ?
Comme expliqué, la partie que je préfère, c’est la recherche d’idées. J’adore imaginer des concepts un peu loufoques et surtout voir comment un « truc » qui n’existe d’abord que dans ma tête finit par se matérialiser. La quête d’effets spéciaux ou de petits mécanismes amusants fait aussi partie du plaisir. Rien que le fait d’essayer des choses, de tester, d’expérimenter… cela nous fait déjà énormément rire. Chaque équipe suit son propre axe : certains misent sur la vitesse, d’autres sur la décoration. De notre côté, nous privilégions clairement la deuxième approche : nous voulons surtout divertir les gens. Pour ma part, j’aime aussi intégrer de l’électronique à nos tracassets. Par exemple, nous en avons déjà réalisé un qui « crachait » des bulles de savon, et un autre qui diffusait de la musique.
D’une manière générale, tout se passe toujours bien pour nous : nous n’avons pour l’instant jamais eu d’accident, sachant que les organisateurs veillent à la sécurité. Lors de la course, il nous arrive parfois d’effleurer les murets malgré nos précautions. Le seul petit malheur que nous ayons connu est lorsque la décoration en polystyrène de notre tracasset « Oui-Oui » (voiturette rouge et jaune) s’est embrasée. C’était chaud, au sens propre comme au figuré, mais heureusement, la situation a été rapidement maîtrisée. Paradoxalement, les plus grands défis ne résident pas dans la conception ou la fabrication du tracasset, mais dans son transport une fois terminé. Il y aussi la peur de casser un élément ou de voir une pièce s’envoler.
A l’approche du jour J, un autre aspect que j’aime aussi, c’est le fait d’impliquer notre entourage, notamment les enfants, dans l’événement. Bien qu’ils ne puissent naturellement pas monter à bord des tracassets, ils nous encouragent depuis le public en portant des déguisements assortis aux thèmes de nos créations (chapeaux, T-shirts, perruques, etc.). Cela ajoute encore à la bonne humeur générale. Et le jour de la manifestation, c’est un vrai plaisir de découvrir ce que l’imagination de chacun a permis de créer.
Le prochain championnat a lieu tout bientôt. Etes-vous prêts ?
Oui (pause). On le sera ! (rires) En fait, les tracassets sont quasi prêts et nous sommes en train de confectionner nos déguisements. Cependant, je ne vous ferai pas de révélations concernant les tracassets eux-mêmes. Il faut réserver la surprise… et éviter d’être copiés ! (rires)
Aurai-je oublié de vous poser une question ? Si oui, laquelle ?
Oui : pourquoi le championnat porte-t-il la mention « du monde » dans son nom ? Tout simplement parce que les tracassets n’existent nulle part ailleurs : même si leur moteur a en partie aussi été fabriqué en France, le Lavaux est le seul endroit au monde où l’on en trouve. Remarque au passage : leur utilisation n’a pas duré longtemps (environ 20 ans). Employés au début en remplacement des chevaux, ils ont depuis été substitués par les petits tracteurs.
La mention « du monde » renvoie aussi à la dimension internationale de l’objet ainsi que de l’événement. Lors de la dernière édition, une équipe de la télévision française est venue nous filmer. Nous avons également fait l’objet d’un article de journal au Japon. Au fil des ans, nos tracassets ont voyagé bien au-delà du Lavaux : fêtes de Noël à Lausanne, Fête des Vignerons à Vevey, Bénichon à Fribourg. Nous avons même participé à une course de triporteurs Piaggio en Italie. Bref, une chose est sûre : nos tracassets n’ont pas fini de faire parler d’eux !







