Par un frais matin d’automne, le car postal fait halte à Zeglingen, Kilchberg et enfin Rünenberg. Trois villages, deux associations féminines, et un but commun : une excursion dans le Val-de-Travers (NE). Une fois tout le monde à bord, Seraina Tanner, présidente de l’association féminine de Zeglingen-Kilchberg (BL), dénombre 32 femmes âgées de 40 à plus de 80 ans. Le voyage illustre déjà l’esprit des groupements de femmes depuis plus d’un siècle : soutien, humour et solidarité. Ces femmes qui se connaissent peu, voire pas du tout, entament une conversation, s’affranchissent des frontières communales et, lorsqu’une vache bloque la route, Jeannette, une paysanne à la retraite, descend sans hésiter et la pousse sur le côté.
Entre clichés et réalités de vie
Seraina Tanner a rejoint l’association féminine mentionnée en 2009, après avoir reçu des bavettes tricotées main à la naissance de son premier enfant, une tradition ancestrale. D’un petit geste est née une implication qui l’a menée du rôle de secrétaire à celui de présidente. L’association organise des soirées à thème ainsi que des ateliers d’artisanat et elle maintient le contact avec les membres plus âgées. Elle soutient encore l’école primaire en parrainant la visite du Saint-Nicolas ou en offrant aux enfants des galettes des rois le jour de l’Epiphanie. Comme le souligne Seraina Tanner : « Les associations féminines font partie de l’identité locale. Elles sont les gardiennes du lien social ».
L’expérience lui montre cependant que ces groupements de femmes sont aujourd’hui menacés, car le nombre de leurs membres est en déclin. Son association compte actuellement 109 membres. Un procès-verbal de cette dernière datant de 1983 précisait déjà avec une pointe d’autodérision : « On pense à des femmes qui tricotent, à des gâteaux secs et à des chaussettes gris souris ». De plus, le temps libre se fait rare : de nombreuses femmes travaillent, s’occupent de leurs proches et ont peu de disponibilités pour du bénévolat. Depuis les années 1990, l’Alliance des femmes suisses enregistre également un déclin du nombre de ses membres, passé de 160 000 à tout juste 100 000 en 2022. Cette diminution serait liée à la baisse de l’appartenance religieuse, à l’évolution des modèles familiaux et au recul du travail bénévole. L’Office fédéral de la statistique (OFS) montre, certes, que 39,2 % de la population exerce une activité bénévole, mais les engagements sont à plus court terme et plus irréguliers.
De l’éducation à l’action sociale
Historiquement, les associations féminines ont joué un rôle important. Sur le Plateau, dès les années 1830, elles ont fondé des institutions pour l’éducation des filles et la lutte contre la pauvreté. Les membres de ces associations étaient généralement issues de cercles influents dans les domaines de l’économie, de la politique et de l’éducation. Les filles étaient ainsi préparées à leur futur rôle de mère et de femme au foyer, grâce notamment à l’enseignement des travaux manuels. L’association Zeglingen-Kilchberg a vu le jour en 1858 pour permettre aux jeunes filles dont les familles ne pouvaient pas payer le matériel de participer aux cours de travaux manuels. Au début du XX e siècle, les associations féminines ont continué à œuvrer pour la société. Elles soutenaient les familles démunies, organisaient des visites à domicile, des ateliers de couture ou des collectes pour les nécessiteux. Elles étaient en outre actives dans les domaines de la santé et de l’hygiène, par exemple dans les soins aux nourrissons ou l’éducation à l’alimentation. Elles ont ainsi marqué la vie locale de nombreuses communes et posé les bases des réformes sociétales et politiques ultérieures. C’est en effet grâce à ces associations que d’autres organisations de femmes ont pu porter des revendications politiques et militer pour leur droit à l’autodétermination.
L’avenir d’un réseau séculaire
Aujourd’hui, les associations féminines traditionnelles assument une multitude de tâches qui vont bien au-delà des travaux manuels. Elles organisent des visites à domicile, soutiennent les personnes âgées et les familles dans le besoin et créent des lieux de rencontre. Elles s’engagent également dans la formation en proposant des ateliers sur la santé, l’alimentation, la numérisation ou l’artisanat. De nombreuses associations collaborent en outre avec des écoles, des communes ou des réseaux régionaux et portent différents thèmes sociaux comme l’égalité. Dans les petites communes en particulier, elles assument ainsi des tâches qui n’existeraient pas sans bénévolat.
Derrière chaque adhésion se cache une histoire personnelle, comme c’est le cas pour les deux associations de Bâle-Campagne : une femme raconte comment l’association l’a aidée à s’intégrer dans son nouveau village. Une autre se souvient que des femmes de l’association ont soutenu sa mère gravement handicapée par la poliomyélite lors de la période de l’aprèsguerre. « La visite de ces dames était toujours une grande joie pour nous, les enfants », explique-t-elle.
Aujourd’hui, les associations féminines doivent se réinventer : les traditionnels cafés existent toujours, mais désormais on parle aussi numérique, on participe à des projets et on coopère avec d’autres villages. L’association Zeglingen-Kilchberg par exemple collabore avec l’association voisine et combine des offres d’activités manuelles classiques avec des cours sur la santé ou des sujets numériques. L’échange intergénérationnel en particulier est important : les personnes plus âgées transmettent leur savoir, les plus jeunes apportent de nouvelles idées. Pour Seraina Tanner, le bouche-à-oreille reste le meilleur moyen de gagner de nouvelles membres.
Malgré ces difficultés, les associations féminines ont toujours leur place dans de nombreux villages suisses. Seraina Tanner souhaite qu’elles conservent leur visibilité, non pas comme des vestiges du passé, mais comme des acteurs sociaux vivants. « Nous ne sommes pas une organisation poussiéreuse, mais un lieu où se crée une communauté », affirme-t-elle.
Associer les femmes en Suisse
Il est important de créer des réseaux spécifiques pour les femmes, car les réseaux professionnels et sociaux restent inégalement distribués. Cette non-mixité crée des espaces dans lesquels partager les expériences, transmettre les connaissances et organiser l’entraide, que ce soit dans le quotidien, le bénévolat ou la vie professionnelle.
Alliance F – Alliance des sociétés féminines suisses (ASF)
Fondée en 1900, l’Alliance F est aujourd’hui l’association faîtière de plus de 100 organisations. Co-initiatrice du droit de vote des femmes, de l’article sur l’égalité et des réglementations sur la maternité, elle milite au niveau politique en faveur de l’égalité. www.alliancef.ch
Frauenbund Schweiz (SKF) – Alliance des femmes suisses
Fondée en 1912, la SKF est le plus grand réseau confessionnel de femmes en Suisse (env. 100 000 membres entre 17 associations cantonales et quelque 600 sections locales). Elle est active dans les domaines religieux, sociaux et politiques, en offre un large éventail de formations et d’activités bénévoles. www.frauenbund.ch (en allemand seulement)
F-information – Espace pour femmes et familles (Genève)
Fondée en 1981, cette association genevoise d’utilité publique soutient les femmes et leurs familles par des consultations juridiques, professionnelles, sociales et psycho-sociales, ainsi que par des activités collectives et un réseau d’échanges interculturels. www.f-information.org
UCFV – Union chrétienne féminine vaudoise (Vaud)
Fondée en 1881, l’UCFV est un mouvement féminin vaudois ouvert à toutes, œuvrant pour les femmes et les familles. Elle propose des activités sociales, culturelles et formatives, favorise les échanges intergénérationnels et encourage l’engagement bénévole. www.ucfvaud.ch
RECIF – Centre de rencontres et d’échanges (Neuchâtel)
Fondée en 1994, cette association favorise la rencontre, l’échange interculturel et l’intégration des femmes. Elle propose des espaces de discussion, des activités socio-culturelles, des cours et des permanences d’information. www.recifne.ch







